CHAPITRE 19
— Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi vous tenez tant à ce que j’aie l’air d’un pouilleux, nota Zakath en regagnant le pavillon.
Il portait un pectoral bosselé sur une cotte de mailles piquée de rouille et un casque dépourvu de tout ornement. Il avait jeté sur ses épaules une cape marron, rapiécée, et une épée ordinaire pendait à son côté.
— Expliquez-lui, Silk, demanda Belgarath. C’est vous le spécialiste de la question, après tout.
— Ce n’est pas compliqué, répondit le petit Drasnien. Les voyageurs engagent souvent des mercenaires en guise de gardes du corps, et les mercenaires ne se donnent généralement pas la peine d’entretenir leur tenue. Voilà pourquoi nous avons fait en sorte que vous ayez l’air un peu dans la dèche. Vous n’avez plus, maintenant, Garion et vous, qu’à ouvrir la marche en montrant les dents comme si vous alliez mordre.
— Je n’aurais jamais cru qu’il soit si difficile d’avoir l’air comme tout le monde, commenta l’empereur des Malloréens, et un imperceptible sourire effleura ses lèvres pâles.
— Il est plus difficile, en vérité, de passer inaperçu que de se donner des airs de grand-duc, approuva Silk. Maintenant, Zakath, j’espère que vous ne vous formaliserez pas, mais il va falloir nous abstenir de vous donner du « Majesté ». Il ne manquerait plus que ça échappe à l’un de nous au mauvais moment.
— Rien ne pourrait me faire plus plaisir, Kheldar. Tous ces « Majesté » finissaient par m’écorcher l’oreille, à la longue.
— Vous devriez mettre le nez plus souvent dehors, vous savez, suggéra le petit homme en le regardant sous le nez. Vous êtes pâle comme un linge.
— Laissez-moi faire, intervint Polgara. Je vais lui concocter une mixture qui va lui donner des couleurs.
— Oh, encore un détail, reprit Silk. Il me semble que votre profil orne toutes les pièces de monnaie de Mallorée…
— Vous êtes bien placé pour le savoir. C’est vous qui en détenez la majeure partie, si je ne m’abuse.
— Disons que j’en ai trouvé quelques-unes, par-ci, par-là, convint modestement le petit homme au museau de fouine. Quoi qu’il en soit, il pourrait être plus prudent de masquer ce célèbre visage sous la barbe. Vous allez cesser de vous raser.
— Sachez, Kheldar, que je me fais faire la barbe depuis l’apparition de mon premier duvet. Je ne saurais même pas tenir un rasoir.
— Comment ? Vous laissez des gens vous approcher avec un coupe-chou ? Vous ne trouvez pas ça un peu risqué ?
— Bon, vous avez fait le tour de la question ? coupa Belgarath.
— Disons que nous avons abordé les points essentiels. Je lui donnerai les compléments d’information en cours de route.
— Bien, fît le vieux sorcier en les parcourant du regard. Nous allons forcément faire des rencontres, en chemin. Il se pourrait que certains individus soient hostiles, mais la plupart veilleront probablement à éviter les ennuis et se garderont bien de chercher noise à un groupe de voyageurs parmi tant d’autres. Silk devrait arriver à nous tirer de la plupart des difficultés grâce à son bagout, mais en cas de confrontation plus directe, je vous demande de prendre un peu de recul et de nous laisser régler le problème, continua-t-il en regardant le Malloréen bien en face. Vous n’avez pas l’habitude de manier les armes, et je ne me suis pas donné tout ce mal pour que vous vous fassiez trouer la peau à la première embuscade.
— Je sais me défendre, Belgarath.
— Oh, j’en suis sûr, mais je ne vois pas l’intérêt de courir des risques. Cyradis ne nous pardonnerait jamais de vous amener à Kell en pièces détachées.
L’intéressé acquiesça d’un haussement d’épaules et alla s’asseoir sur un banc, à côté de Garion qui remettait son étui de cuir souple sur la poignée de son immense épée. L’empereur arborait, à vrai dire, un sourire qui le rajeunissait de dix bonnes années, et en le voyant avec cette expression inhabituelle le jeune roi de Riva ne put s’empêcher de songer à Lelldorin, association d’idées qui lui fit froid dans le dos.
— Vous m’arrêterez si je dis une bêtise, mais on dirait que tout ça vous amuse, risqua-t-il enfin.
— Je ne sais pas pourquoi, répondit Zakath, mais j’ai l’impression de retomber en enfance. C’est toujours comme ça, ces déguisements, cette impression de péril imminent suspendu au-dessus de votre tête et cette farouche exaltation ?
— À peu près. Sauf que le péril imminent se change trop souvent en danger immédiat.
— Je survivrai. Mon existence a été mortellement dépourvue de danger jusqu’à présent.
— Même quand Naradas vous a empoisonné au Cthol Murgos ?
— J’étais trop mal en point pour me rendre compte de quoi que ce soit. Je vous envie, Garion. Vous avez eu une vie fabuleusement excitante. Il m’arrive une chose étrange, avoua-t-il en fronçant le sourcil. Depuis que j’ai accepté de rejoindre Cyradis à Kell, c’est comme si on m’avait soulagé d’un poids énorme. Le monde entier me semble paré de couleurs fraîches et pimpantes. Je n’ai rigoureusement aucun contrôle sur ma vie et je suis aussi heureux qu’un poisson dans l’eau. C’est complètement irrationnel, mais je n’y peux rien.
— Je ne voudrais pas que vous vous mépreniez, reprit Garion. Ne croyez pas que je veuille à tout prix aborder le problème sous l’angle mystique, mais je pense que si vous êtes heureux, c’est parce que vous faites ce qu’il faut. On pourrait en dire autant de chacun de nous. Ça relève de cette autre façon de voir les choses dont parlait tante Pol. C’est l’une des compensations, comme elle dit.
— J’avoue que tout ça m’échappe un peu.
— Vous y verrez bientôt plus clair, je vous assure.
Le général Atesca et Brador revinrent sur ces entrefaites.
— Les chevaux sont prêts, Majesté, annonça le général d’un ton neutre, mais Garion voyait bien à son air maussade qu’il en avait gros sur le cœur. Maître Durnik, j’ai rajouté quelques bêtes de somme à votre caravane. Les vôtres étaient déjà lourdement chargées.
— Merci, général, répondit le forgeron.
— Vous ne pourrez pas me joindre là où je vais, Atesca, annonça Zakath, alors je vous confie les rênes du commandement. J’essaierai de vous faire parvenir un message de temps à autre, mais il se pourrait que vous restiez sans nouvelles de moi pendant un moment.
— Oui, Majesté, répondit l’homme avec une répugnance manifeste.
— Enfin, vous savez ce que vous avez à faire. Laissez les affaires civiles à Brador et concentrez-vous sur les problèmes militaires. Ordonnez aux troupes de se replier ici, dans cette enclave, dès qu’Urvon et les Darshiviens auront engagé les hostilités. Et restez en contact avec Mal Zeth. Prenez ça pour le cas où vous devriez sceller des documents officiels, fit-il en ôtant une grosse chevalière de son doigt.
— Ces documents exigent la signature de Votre Majesté, objecta Atesca.
— Brador l’imitera. Il écrit mon nom mieux que moi-même.
— Majesté ! se récria vertueusement le Malloréen.
— Ne faites pas l’innocent avec moi, Brador. Je suis au courant de vos exercices de calligraphie. Prenez soin de ma chatte en mon absence, et tâchez de trouver de bons foyers pour ses petits.
— Oui, Majesté.
— Autre chose, avant que je m’en aille ?
— Euh… oui, Majesté, fit Atesca. Un problème de discipline.
— Vous ne pouvez pas vous en occuper tout seul ? rétorqua l’empereur, un peu agacé et manifestement impatient de partir.
— Sans doute, Majesté, mais comme vous avez en quelque sorte pris cet homme sous votre protection personnelle, j’ai cru bon de vous consulter avant d’ordonner des sanctions.
— J’ai pris un de vos hommes sous mon aile ? releva Zakath, intrigué.
— Un caporal de la garnison de Mal Zeth, Majesté. Un certain Actas qui s’était enivré pendant le service.
— Actas ? Ça ne me dit rien.
— C’est le caporal qui avait été rétrogradé juste au moment où nous sommes arrivés à Mal Zeth, lui rappela Ce’Nedra. Celui dont la femme faisait une scène en pleine rue.
— Ah oui ! Ça me revient. Il était ivre, dites-vous. Eh bien, qu’il cesse de boire.
— Je doute, Majesté, qu’il boive grand-chose avant un bon moment, acquiesça Atesca avec un petit sourire. Il est bestialement ivre.
— Il est dans le coin ?
— Juste devant la tente, Majesté.
— Allez, faites-le entrer, ordonna l’empereur avec un soupir excédé. Ça ne me prendra qu’un instant, ajouta-t-il d’un air d’excuse à l’intention de Belgarath.
Le petit caporal maigrichon entra en titubant dans la tente et Garion se souvint aussitôt. Le bonhomme tenta de se mettre au garde-à-vous, sans grand succès, puis il essaya de se frapper le pectoral en guise de salut mais ne réussit qu’à se flanquer un coup de poing sur le nez.
— Vot’ Mazechté Imp-périale, balbutia-t-il.
— Qu’est-ce que je vais faire de vous, Actas ? demanda Zakath avec lassitude.
— J’chuis qu’un a-burp ! un abruti, Mazechté, confessa l’ivrogne. Un p-parfait abrut-hic !
— Ça, c’est bien vrai. Mais je vous en prie, Actas, ne me soufflez pas dans le nez, fit l’empereur en détournant le visage. Votre haleine pue le charnier. Emmenez-le, Atesca, et faites-le dessoûler.
— Je vais personnellement le flanquer dans le fleuve, Majesté, acquiesça le général en réprimant un sourire.
— Ma parole, on dirait que ça vous fait plaisir ?
— Moi, Majesté ?
— Eh bien, Ce’Nedra ? reprit Zakath en étrécissant les yeux d’un air rusé. Il est aussi sous votre protection. Qu’allons-nous faire de lui ?
— Pendez-le, répondit-elle avec un geste désinvolte, puis elle regarda sa main plus attentivement. Par Nedra ! s’exclama-t-elle, consternée. Je me suis cassé un ongle !
Le caporal Actas se laissa tomber à genoux en tremblant comme une feuille, les yeux exorbités, la bouche ouverte telle une carpe hors de l’eau.
— Pitié, Majesté ! implora-t-il, tout à coup dégrisé. Pitié, je vous en supplie !
Zakath consulta la reine de Riva du coin de l’œil, mais elle semblait trop affligée par l’accident survenu à son ongle pour s’intéresser à autre chose.
— Emmenez-le, Atesca, ordonna-t-il alors. Je vous dirai plus tard quelles dispositions prendre à son endroit.
L’officier claqua les talons et sortit en entraînant le caporal balbutiant cramponné à ses chevilles.
— Vous ne parliez pas sérieusement, Ce’Nedra ? demanda l’empereur de Mallorée lorsque les deux hommes furent sortis.
— Bien sûr que non, Zakath. Je ne suis pas un monstre. Dites à Atesca de lui faire prendre un bain et de le renvoyer à sa femme. Qu’on érige tout de même un gibet dans la rue, devant chez eux, ajouta-t-elle en se tapotant pensivement le menton. Ça devrait l’inciter à réfléchir la prochaine fois qu’il sera tenté de boire un coup de trop.
— Comment avez-vous pu épouser cette femme ? souffla Zakath à l’oreille de Garion.
— C’était un mariage arrangé par nos familles, vous savez, répondit le jeune roi de Riva, l’air de sucer un bonbon. On ne nous a pas demandé notre avis.
— Silence, la réaction ! fit Ce’Nedra, imperturbable.
Leurs chevaux les attendaient devant le pavillon. Ils mirent le pied à l’étrier, traversèrent le camp et franchirent le pont-levis abaissé sur le vaste fossé hérissé de piques entourant l’enclave vers l’intérieur des terres. Lorsqu’ils furent hors des fortifications, Zakath poussa un énorme soupir.
— Qu’y a-t-il ? demanda Garion.
— Je redoutais qu’un de mes hommes aille inventer encore un prétexte pour me retenir. Dites, nous ne pourrions pas piquer un petit galop ? suggéra-t-il en regardant derrière son dos avec inquiétude. Je n’aimerais pas qu’ils me rattrapent.
— Vous êtes sûr que ça va ? rétorqua le jeune roi de Riva, un peu alarmé.
Il commençait à nourrir certains soupçons.
— Je ne me suis jamais senti mieux – ou plus libre – de toute ma vie, décréta l’empereur de Mallorée.
— C’est bien ce que je craignais, marmonna Garion.
— Comment ça ?
— Continuez tout droit, Zakath, et n’allez pas trop vite, surtout. J’ai quelque chose à dire à Belgarath. Je reviens de suite.
Il retint Chrestien et se laissa rejoindre par son grand-père et sa tante, qui avançaient en discutant avec animation.
— Il est complètement ravagé, leur annonça-t-il. Je ne comprends pas ce qui lui arrive.
— La moitié du monde lui pesait sur les épaules depuis sa naissance ; pour la première fois, il en est débarrassé, répondit calmement Polgara. Mais il va se calmer. Ça ira mieux d’ici un jour ou deux, tu verras.
— Ah, parce que tu crois que nous pouvons nous permettre d’attendre un jour ou deux ? Quand il se met à discourir, j’ai l’impression d’entendre Lelldorin, et parfois même Mandorallen.
— Parle-lui, suggéra Belgarath. Raconte-lui n’importe quoi. Débite-lui le Livre d’Alorie, s’il le faut.
— Enfin, Grand-père, je ne connais pas le Livre d’Alorie ! objecta Garion.
— Mais si, tu le connais. Tu l’as dans le sang. Tu aurais pu le réciter par cœur quand tu étais au berceau. Allez, vas-y maintenant, avant qu’il ne se mette à faire des bêtises.
Garion repartit en vitupérant vers la tête de la colonne.
— Des ennuis ? lui demanda Silk au passage.
— Je préfère ne pas en parler.
Beldin les attendait au premier tournant de la route.
— Eh bien, fit le grotesque petit bossu. On dirait que ça a marché. Mais pourquoi l’avez-vous emmené avec vous ?
— C’est Cyradis qui a insisté, rétorqua Belgarath. À propos, qu’est-ce qui t’a donné l’idée de faire appel à elle ?
— Je me suis dit que je ne risquais rien à essayer. Pol m’a raconté certaines des choses qu’elle lui avait dites, au Cthol Murgos. Elle avait l’air de s’intéresser à lui. Mais je n’aurais jamais imaginé qu’elle lui demanderait de se joindre à nous. Que lui a-t-elle raconté ?
— Qu’il mourrait s’il ne nous accompagnait pas.
— Là, je comprends qu’il lui ait accordé une certaine attention. Hé, salut, Zakath !
— Nous nous connaissons ?
— Moi, je vous connais. De vue, au moins. Je vous ai vu plusieurs fois vous pavaner dans les rues de Mal Zeth.
— Mon frère, Beldin, commença cérémonieusement Belgarath.
— Je ne savais pas que vous aviez un frère.
— Notre lien de famille est un peu difficile à expliquer, enfin, nous servons le même Maître, ce qui fait de nous des frères dans une acception un peu particulière du terme. Nous étions sept, mais nous ne sommes plus que quatre aujourd’hui.
— Votre nom, Maître Beldin, me dit quelque chose, reprit le Malloréen d’un air songeur. Ne serait-ce pas votre signalement qui est placardé sur tous les arbres à six lieux à la ronde de Mal Yaska ?
— Il me semble, oui. J’ai comme l’impression que je fiche la pétoche à Urvon. Il doit croire, je ne sais pas pourquoi, que j’aimerais le fendre en deux par le milieu.
— Comme ça, sans raison ?
— J’avoue que j’y ai songé une ou deux fois. Mais je pense que je préférerais encore lui arracher les tripes, en décorer un roncier et inviter quelques vautours au festin. À une seule condition : qu’ils me laissent assister à la dégustation. Il faut bien que ces pauvres bêtes mangent, elles aussi, ajouta le bossu en voyant blêmir Zakath. À propos, Pol, tu n’aurais rien de bon à me donner ? Tout ce que j’ai trouvé à me mettre sous la dent, ces derniers jours, c’est un rat étique et un nid d’œufs de corbeau. Je crois qu’il n’y a plus un seul pigeon à Darshiva, et je ne parle même pas des lapins.
— Quel drôle de personnage, souffla l’empereur à l’oreille de Garion.
— Et plus vous le connaîtrez, plus vous le trouverez drôle, renchérit Garion avec un sourire entendu. J’ai cru qu’Urvon allait avoir une attaque quand il l’a reconnu, à Ashaba.
— Il exagérait, hein, pour ces vautours ?
— Ça, ce n’est pas sûr. Je pense qu’il a vraiment l’intention de saigner le dernier Disciple de Torak comme un cochon.
— Vous croyez qu’il me permettrait de lui donner un coup de main ? rétorqua Zakath avec gourmandise, les yeux brillants.
— Je commence me demander si vous n’auriez pas du sang arendais dans les veines, par hasard, riposta Garion d’un ton suspicieux.
— Que voulez-vous dire ?
— Oh, rien, soupira Garion.
Beldin s’accroupit dans la poussière, sur le bas-côté de la route, et se mit à déchiqueter un poulet rôti à belles dents.
— Il est beaucoup trop cuit, Pol, fit-il d’un ton accusateur. J’ai l’impression de manger du charbon.
— Ce n’est pas moi qui l’ai cuisiné, mon Oncle, répondit-elle la bouche en cœur.
— Ah bon ? Tu ne sais même plus mettre un poulet à la broche, maintenant ?
— J’ai une excellente recette de nain à la cocotte, riposta la sorcière. Je ne devrais pas avoir de mal à trouver des amateurs pour un plat de ce genre.
— Je t’ai connue plus spirituelle, grommela le nain difforme en essuyant ses doigts graisseux sur le devant de sa tunique en lambeaux. Tu as la cervelle presque aussi ramollie que le postérieur.
— Ne vous en mêlez pas, murmura Garion en retenant le bras de Zakath dont le visage se rembrunissait d’une manière inquiétante. C’est un truc à eux. Il y a des milliers d’années qu’ils échangent ce genre d’aménités. C’est leur façon de se dire qu’ils s’aiment.
— Drôle de déclaration d’amour !
— Écoutez-les plutôt. Ça pourrait être instructif pour vous. Les Aloriens ne sont pas les Angaraks. Nous avons l’échine un peu trop raide pour nous incliner, et nous dissimulons souvent nos sentiments derrière la dérision.
— Polgara est alorienne ? releva le Malloréen, surpris.
— Servez-vous de vos yeux, voyons. Regardez ses pommettes, sa mâchoire. Elle a les cheveux noirs, je vous l’accorde, mais sa sœur jumelle était blonde comme les blés. Je règne sur un peuple d’Aloriens, et je peux vous dire à quoi ils ressemblent. Liselle pourrait être sa sœur.
— Maintenant que vous me le dites, je leur trouve un petit air de famille, en effet. Comment se fait-il que je ne m’en sois pas aperçu plus tôt ?
— Vous avez embauché Brador pour regarder le monde à votre place, répondit Garion en roulant les épaules sous sa cotte de mailles pour la mettre en place. Moi, je ne me fie à personne pour me dire ce que je dois voir.
— Et Beldin, il est alorien, lui aussi ?
— Personne ne le sait au juste. Il est tellement difforme qu’on ne peut pas savoir d’où il vient.
— Pauvre vieux.
— Beldin n’a que faire de votre pitié, vous savez. Il a six mille ans et pourrait vous changer en salsifis si ça l’amusait. Il peut faire tomber la neige ou la pluie, et il est encore plus intelligent que Belgarath.
— Il est tellement crasseux, objecta Zakath en regardant le petit bonhomme du coin de l’œil.
— Il ne se lave pas parce qu’il s’en fiche. Il est si laid qu’il a renoncé à soigner son aspect extérieur. Mais quand vous verrez son autre forme, vous n’en reviendrez pas.
— Comment ça, son autre forme ?
— Une autre de nos petites particularités. La forme humaine n’est pas toujours la mieux adaptée à ce que nous avons à faire, et comme Beldin aime voler, il passe le plus clair de son temps sous la forme d’un faucon à bande bleue.
— La fauconnerie n’a pas de secrets pour moi, Garion, et je ne crois pas qu’il existe un tel oiseau.
— Allez lui dire ça à lui, rétorqua Garion en indiquant d’un mouvement de menton l’affreux petit bossu qui dépeçait le poulet avec ses dents, sur le bord du chemin.
— Vous auriez pu le découper avant, mon Oncle, protesta Polgara.
— Pour quoi faire ? répliqua-t-il, la bouche pleine.
— C’est plus raffiné.
— Écoute, Pol, c’est moi qui t’ai appris à voler et à chasser. Tu ne vas pas m’apprendre à manger, non ?
— Vous ne mangez pas, mon Oncle, vous bouffez.
— Chacun sa méthode, rétorqua-t-il avec un rot tonitruant. Toi tu manges dans une assiette de porcelaine, avec une fourchette en argent ; moi, je préfère me servir de mes serres et becqueter dans un fossé, le long de la route. De toute façon, quelle que soit la façon dont on procède, tout ça finit de la même façon. Enfin, c’est mangeable quand même, concéda-t-il en arrachant un lambeau de peau croustillante au pilon de poulet qu’il tenait d’une main. Et puis, ça change de la viande crue.
— Il n’y a rien vers l’avant ? demanda Belgarath.
— Quelques petits groupes de soldats, des civils terrifiés et un Grolim par-ci, par-là, c’est à peu près tout.
— Pas de démons ?
— Je n’en ai pas vu, mais ils peuvent être tapis dans un coin. Tu sais comment ils sont. Tu veux recommencer à voyager de nuit ?
— Je ne pense pas, répondit Belgarath après un instant de réflexion. Ça va trop lentement, et le temps commence à presser. Nous ferions mieux de nous dépêcher.
— Comme tu voudras, conclut Beldin en envoyant promener la carcasse de poulet et en se levant. Je repars en éclaireur. Je te préviendrai en cas de danger.
Le bossu se pencha en avant, écarta les bras et s’éleva dans la grisaille du ciel.
— Par les dents de Torak ! s’exclama Zakath. Un faucon à bande bleue !
— C’est lui qui l’a inventé commenta Belgarath. Il n’aimait pas les couleurs des autres espèces. Bon, on y va ?
C’était bientôt l’été à Darshiva, mais il faisait un froid de canard. Garion n’aurait su dire si c’était à cause du ciel couvert ou si ce temps glacial avait une autre cause, plus sinistre. La route était bordée d’arbres morts, d’une blancheur spectrale, et un mélange d’odeurs nauséabondes – moisissure, pourriture et eau croupie – planait dans l’air. Ils passèrent devant des villages déserts, ravagés par les flammes. Un Temple isolé en rase campagne semblait veiller les morts. Ses murs étaient envahis par des champignons fétides qui leur donnaient l’air lépreux. Le masque de Torak, qui aurait dû surmonter les portes grandes ouvertes, avait disparu. Belgarath retint sa monture et mit pied à terre.
— Je reviens tout de suite, annonça-t-il.
Il gravit les marches du Temple, jeta un coup d’œil à l’intérieur et revint aussitôt sur ses pas.
— C’est bien ce que je pensais, dit-il.
— Qu’y a-t-il, Père ? demanda tante Pol.
Ils ont enlevé l’effigie de Torak qui était au-dessus de l’autel et l’ont remplacée par un masque vide. On dirait qu’ils attendent de voir quelle tête aura leur Nouveau Dieu.
Ils s’abritèrent pour la nuit derrière le mur à moitié effondré d’un village dévasté. Ils ne firent pas de feu, montèrent la garde à tour de rôle et repartirent dès les premières lueurs de l’aube, dans une campagne plus sinistre et plus menaçante à chaque lieue.
Beldin revint vers eux avant midi. Il se posa au milieu de la route dans un grand battement d’ailes, reprit forme humaine et les attendit.
— La route est barrée par un détachement de soldats, à une demi-lieue d’ici, annonça-t-il.
— Nous avons une chance de les contourner ? hasarda Belgarath.
— Difficilement. La contrée est plate comme le dos de la main et toute la végétation est morte depuis des années.
— Combien sont-ils ? demanda Silk.
— Une quinzaine. Il y a un Grolim avec eux.
— Tu as pu voir de quel côté ils sont ?
— Ils ne sont pas si faciles à distinguer.
— Vous voulez que j’y aille et que j’essaie de les baratiner ? proposa le petit homme au museau de fouine.
Belgarath regarda Beldin.
— Ils bloquent délibérément la route ou ils ont juste établi un bivouac dessus ?
— Ils ont élevé une barricade avec des branches mortes.
— Autant dire que nous ne nous en sortirons pas avec de belles paroles, conclut le vieux sorcier en se renfrognant.
— Nous pourrions attendre la nuit et passer au large, suggéra Velvet.
— Ça nous ferait perdre la journée, objecta Belgarath. Je ne vois pas d’autre solution : nous allons être obligés de forcer le barrage. Tâchez de ne pas en tuer plus que nécessaire.
— Ça résume la situation, commenta Zakath en regardant Garion d’un air entendu.
— Je suppose qu’il est inutile d’espérer les prendre par surprise ? insista Belgarath.
— Ils nous verront venir d’une demi-lieue au moins, confirma le nain en secouant vigoureusement la tête.
Il monta sur le talus qui bordait la route, arracha une branche à moitié pourrie à un arbre mort et tapa avec sur une pierre pour en détacher les matières en putréfaction. Le résultat fit une massue tordue assez inquiétante.
— Enfin, je pense que nous n’avons plus qu’à jeter un coup d’œil, conclut Belgarath d’un ton funèbre.
Ils gravirent la colline et regardèrent de l’autre côté. La route était coupée, en effet, par une quinzaine d’hommes retranchés derrière une barricade.
— Des Darshiviens, constata Zakath.
— Je me demande à quoi vous voyez ça. Surtout de si loin, s’étonna Silk.
— À la forme de leur casque, répondit le Malloréen en plissant les paupières. Les soldats darshiviens sont réputés pour leur couardise et leur médiocre entraînement. Nous pourrions peut-être essayer de leur faire abandonner leur poste ?
— À mon avis, on leur a bien recommandé de ne laisser passer personne, objecta Garion. Je vous propose plutôt de charger la barricade puis de changer de trajectoire au dernier moment et d’en faire le tour. Il est probable qu’ils vont courir vers leurs montures. Nous pourrions alors rebrousser chemin et les prendre à revers. J’imagine qu’ils ne s’attendent pas à ce coup-là. Ils devraient tourner en rond comme des mouches dans un bocal. Nous n’aurons plus alors qu’à les acculer contre leur propre barricade et à en coller un certain nombre sur le carreau. Je gage que les autres ne traîneront pas longtemps dans le quartier.
— Excellent plan, Garion. Vous êtes un sacré tacticien. Vous avez reçu une formation militaire ?
— Non. Je me suis formé sur le tas.
Dans cette contrée où tous les arbres étaient morts et leurs branches cassantes comme du verre, il ne fallait pas compter trouver une lance. Garion passa donc son bouclier à son bras gauche et dégaina son épée.
— Enfin, soupira Belgarath, nous pouvons toujours tenter le coup. Ça réduira peut-être d’autant le nombre des victimes.
— Juste un détail, intervint Silk. Je pense que nous devrions faire en sorte qu’aucun d’eux ne monte à cheval. Un homme à pied a moins de chances qu’un cavalier de ramener des renforts en vitesse. Faisons fuir leurs chevaux, Le temps qu’ils réussissent à aller chercher de l’aide, nous serons loin.
— Je m’en occupe, approuva le vieux sorcier. Bon, allons-y.
Ils piquèrent des deux et dévalèrent la colline à bride abattue en brandissant leurs armes. Ils fonçaient sur la barricade lorsque Garion vit Zakath enfiler à sa main droite un curieux demi-gant de cuir hérissé de pointes.
Juste avant de heurter de plein fouet le barrage, au grand affolement des soldats éberlués embusqués derrière, ils obliquèrent brutalement vers la gauche, contournèrent l’obstacle et regagnèrent la route.
— Suivez-les ! beugla un Grolim en robe noire. Ne les laissez pas fuir !
Arrivé devant les chevaux des soldats, Garion fit volte-face et chargea en sens inverse, les autres juste derrière lui. Il rentra de plein fouet dans les Darshiviens pris au dépourvu. Il n’avait pas vraiment envie de les tuer, alors il frappa du plat de sa lame et non du tranchant. Il en terrassa trois tout en fonçant à travers leurs rangs. Des chocs sourds, des cris de douleur retentirent dans son dos. Le Grolim se dressa devant lui et il sentit qu’il bandait son Vouloir. Il n’hésita pas un instant. Il talonna Chrestien, renversa le prêtre et tourna bride à nouveau. Toth faisait tournoyer son énorme bâton tandis que Durnik enfonçait systématiquement tous les casques qui passaient à sa portée avec la tête de sa hache. Zakath, quant à lui, était courbé en deux sur sa selle. Il n’avait pas d’arme à proprement parler, mais il flanquait son poing ganté de cuir dans la face des soldats et ça n’avait pas l’air de leur plaire.
À cet instant précis, de l’endroit où étaient attachés les chevaux des Darshiviens s’éleva un hurlement qui leur cailla le sang dans les veines. Un grand loup au poil argenté fonça, les babines retroussées, sur les bêtes qui se cabrèrent, paniquées, rompirent leurs entraves et prirent la fuite.
— Allons-y ! hurla Garion.
Il mena une dernière charge sur la mêlée des Darshiviens, puis ils rejoignirent au grand galop leurs compagnons restés sur la route. Belgarath les rattrapa en deux bonds, reprit forme humaine et se remit en selle.
— Ça n’a pas trop mal marché, nota Zakath, hors d’haleine et le front ruisselant de sueur, mais je dois avouer que j’ai un peu perdu la main.
— Vous êtes depuis trop longtemps assis derrière un bureau, acquiesça Silk. Mais qu’est-ce que c’est que cette chose que vous avez à la main ?
— Ça s’appelle un ceste, répondit le Malloréen en l’ôtant. Il y a si longtemps que je n’ai pas manié l’épée que je me demande si je saurais encore par quel bout la prendre, alors je me suis dit que ce truc-là ferait aussi bien l’affaire. D’autant que Belgarath ne tenait pas à laisser trop de viande froide sur la route.
— Vous croyez que nous en avons tué beaucoup ?
— Deux, admit Sadi. Il est assez difficile de nettoyer une dague empoisonnée, commenta-t-il en leur montrant son arme.
— Trois, rectifia Silk. J’en ai épinglé un qui se jetait sur Durnik avec une lance.
— Nous ne pouvions pas faire autrement, décréta Belgarath en guise d’oraison funèbre. Bon, ne traînons pas ici.
Ils parcoururent quelques lieues au galop avant de réduire un peu l’allure.
Ils passèrent la nuit dans un bosquet d’arbres morts assez important pour que Durnik et Toth puissent creuser une fosse et faire un peu de feu. Lorsque les tentes furent dressées, Garion et Zakath retournèrent à la lisière du bosquet pour surveiller la route.
— C’est toujours comme ça ? demanda tout bas l’empereur.
— Quoi donc ?
— Vous passez beaucoup de temps à éviter les embûches et à vous cacher ?
— Pas mal, oui. Belgarath fait tout ce qu’il peut pour éviter les problèmes. Il n’aime pas que nous risquions notre vie dans des escarmouches comme celle de ce matin. La plupart du temps, nous réussissons à les éviter grâce à Silk – et à Sadi aussi, je dois dire – et à leurs beaux discours. À Voresebo, Silk a acheté un groupe de soldats pour qu’ils nous laissent passer. Il leur a donné une bourse pleine de demi-sols malloréens en cuivre, fît-il avec un petit sourire.
— Mais ça ne vaut rien !
— Il paraît, en effet. Mais nous étions loin quand les soldats ont ouvert la bourse.
C’est alors qu’ils entendirent un hurlement à leur faire dresser les cheveux sur la tête.
— Un loup ? risqua Zakath. Serait-ce encore Belgarath ?
— Non, ce n’était pas un loup. Retournons auprès des autres. Je crois qu’Urvon a réussi à filer entre les doigts du général Atesca.
— Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?
— C’était un Mâtin de Torak.